Pendant qu’on nous annonçait l’agonie du network depuis vingt ans, les chaînes historiques américaines retrouvent des couleurs. Explication d’un come-back que personne n’avait vraiment vu venir.
Soyons honnêtes : le XXIe siècle n’a pas été tendre avec la télévision américaine traditionnelle. Le DVR d’abord, puis l’explosion des séries originales sur le câble, et enfin le coup de grâce du streaming devenu le mode de consommation numéro un, tout ça a méthodiquement démoli le modèle des grands networks depuis vingt ans. Les chiffres sont sans appel : sur l’année écoulée, les networks n’ont capté qu’environ 21 % de la consommation télé totale aux États-Unis, selon les mesures Nielsen Gauge. Les Oscars migrent vers le streaming, les Emmy Awards pourraient suivre le mouvement, et le late night agonise à petit feu (ou d’un coup sec, si on demande à CBS).
Et pourtant. Malgré ce tableau qui sent le sapin, l’optimisme revient chez ceux qui font encore vivre ce modèle-là. Comme quoi, on peut être structurellement en difficulté et étonnamment de bonne humeur.
Le duo network-streaming, ou comment transformer un ennemi en allié
L’idée qui circule désormais chez les grands groupes médias : network et streaming ne sont plus des rivaux, mais des partenaires. Les séries diffusées sur les chaînes historiques, une fois arrivées sur les plateformes de streaming maison, rattrapent une bonne partie du terrain perdu en audience linéaire. Logique, quand on possède à la fois la chaîne et le streamer, Disney avec Hulu, Paramount avec Paramount+, NBCUniversal avec Peacock, autant faire jouer la complémentarité plutôt que de se tirer une balle dans le pied.
Les chiffres appuient cette lecture : pour la saison 2025-26, environ la moitié du top 25 des séries en audience cross-plateforme provenait justement des networks. Neuf séries ont dépassé les 10 millions de spectateurs cumulés, et quatre autres frôlaient ce seuil. Amy Reisenbach, présidente de CBS Entertainment, résume l’ambiance générale : se réveiller le lendemain matin avec 8 millions de téléspectateurs pour une série comme Tracker ou Marshals, ça reste un plaisir qu’aucun compteur de streaming anonyme ne procure vraiment.
La régularité, cet argument qu’on avait sous-estimé
Ce qui revient sans cesse dans la bouche des professionnels interrogés, c’est le mot « stabilité ». À l’époque où le streaming promettait la liberté créative absolue et des saisons plus courtes, tout le monde s’est laissé séduire. Sauf que cette liberté s’est peu à peu transformée en attente interminable entre deux saisons de huit à dix épisodes, tous les deux ou trois ans. Résultat : plusieurs séries streaming se sont mises à copier discrètement le modèle network, on pense à The Pitt, à The Bear sur FX/Hulu, ou encore à la nouvelle série de HBO Max How to Survive Without Me.
Michelle King, showrunneuse de The Good Wife, The Good Fight et de la nouvelle série CBS Cupertino, met le doigt sur un point souvent négligé : sur le network, les séries « ne se perdent pas ». Contrairement au streaming, où d’innombrables séries sortent dans une indifférence quasi totale faute de marketing digne de ce nom, les networks continuent de mettre en avant leurs programmes. Son mari et co-showrunner Robert King va même plus loin, affirmant avoir davantage de contrôle créatif sur une série network que sur une série streaming, la faute, selon lui, à la horde de « producteurs non-scénaristes » qui infusent leur avis sur chaque virgule des productions streaming, faute de temps pour vraiment faire confiance aux auteurs.
Vingt épisodes par saison : la contrainte devenue argument de vente
Autre signal qui ne trompe pas : le nombre de séries scriptées programmées sur les quatre grands networks américains (ABC, CBS, Fox, NBC) passe de 50 la saison dernière à 56 pour 2026-27. Seulement six annulations au total, contre une douzaine de nouvelles séries ajoutées, ABC ayant même gardé l’intégralité de ses dix programmes. Pas franchement le tableau d’un secteur à l’agonie.
Mickey Berman, agent littéraire chez UTA, évoque un regain d’intérêt des talents pour le network, motivé autant par la stabilité financière que par la relation construite avec le public sur le long terme, voir des personnages qu’on suit sur des années, façon Grey’s Anatomy, ça crée un attachement qu’une mini-série de huit épisodes tous les deux ans ne peut pas vraiment égaler. Lisa Katz, présidente du contenu scripté chez NBC et Peacock, va dans le même sens en évoquant les 100 ans de la chaîne : une longévité qui, selon elle, ne doit rien au hasard.
NBC a d’ailleurs relancé cette année une mini pilot season au printemps, avec huit pilotes tournés et quatre commandés (les drames Line of Fire et The Rockford Files, les comédies Newlyweds et Sunset P.I.). Un processus jugé précieux par Katz, qui permet d’ajuster casting et intrigue bien avant la diffusion, un luxe que le calendrier ultra-serré du streaming ne permet quasiment jamais.
Le network, loin d’être has-been
Alors non, les networks ne redeviennent pas subitement les rois incontestés de la télévision américaine, les 21 % d’audience linéaire sont bien réels, et les Oscars n’annulent pas leur migration vers le streaming pour autant. Mais l’histoire qu’on nous racontait depuis vingt ans, celle d’un modèle condamné, has-been, destiné à disparaître, mérite clairement d’être nuancée. Entre synergies avec le streaming maison, stabilité pour les talents et fidélisation durable du public, le network a visiblement encore quelques cartes à jouer. De quoi rappeler que dans l’industrie télé, comme ailleurs, les enterrements précipités finissent souvent par se révéler prématurés.

