Ça y est, la roue va s’arrêter. Après 31 ans de rotation entre ABC, CBS, Fox et NBC, les Emmy Awards seraient sur le point de quitter la télévision hertzienne pour de bon. Selon plusieurs sources, la Television Academy est en négociations avancées pour installer sa cérémonie chez Amazon Prime Video, une première depuis la création des Emmys en 1949. Rien que ça.
La fin du « wheel deal »
Depuis 1994, la cérémonie changeait de chaîne chaque année selon un système surnommé le « wheel deal » (littéralement, « l’accord de la roue »). NBC et Peacock viennent de diffuser la 78e édition, qui représente donc la dernière sous l’accord en cours, signé en 2018 pour huit ans. Sous ce deal, les networks déboursaient un peu plus de 8 millions de dollars par an, une bouchée de pain comparée à ce que réclament désormais les gros contrats de streaming.
Côté chiffres, aucun montant n’a encore filtré pour l’accord Amazon. Mais vu l’appétit du groupe pour les événements en direct ces dernières années, on ne s’attend pas à un rabais de fidélité.
Amazon, déjà habitué à récupérer les cérémonies délaissées
Ce ne serait pas une première pour Prime Video. La plateforme avait déjà récupéré les ACM Awards après leur départ de CBS en 2021, devenant ainsi la première grande cérémonie de remise de prix à migrer vers le streaming. Netflix a suivi avec les SAG-AFTRA Actor Awards, partis de TNT/TBS. Et YouTube a frappé un grand coup en arrachant les Oscars à Disney/ABC, avec une diffusion mondiale prévue à partir de 2029.
Autrement dit, la grande migration du direct depuis la télé linéaire vers le streaming est largement entamée. Les Emmys ne faisaient que retarder l’inévitable.
Ce qui a été envisagé avant Amazon
La Television Academy explorait plusieurs pistes ces derniers mois : maintenir une roue, mais avec de nouveaux partenaires et le retrait d’au moins un network historique (Fox, semble-t-il) ; ou tenter un simulcast sur toutes les chaînes et plateformes à la fois, une idée séduisante sur le papier, mais abandonnée face à la complexité de répartir les ventes publicitaires entre autant d’acteurs différents.
Interrogé la semaine dernière, le président de la TV Academy, Cris Abrego, est resté prudent, confirmant simplement que les discussions se poursuivaient sur un nouvel accord télévisuel et promettant de communiquer dès qu’il y aurait du nouveau. Une réponse d’une prudence toute diplomatique, qui n’a échappé à personne.
Pourquoi un partenaire unique séduit l’Academy
Au-delà du montant du contrat, l’idée de confier les Emmys à une seule plateforme pendant plusieurs années semble avoir convaincu. La logique : un diffuseur unique est davantage motivé à produire et promouvoir la cérémonie, puisqu’il sait qu’il la récupérera l’année suivante. Sous le système de la roue, même une édition réussie profitait surtout… au concurrent qui héritait du show l’année d’après. Pas franchement motivant.
Sauf que l’Academy a déjà connu ce scénario, et ça a mal fini
Reste que confier les Emmys à un seul diffuseur comporte un risque bien identifié, et la Television Academy en connaît l’histoire mieux que quiconque. Entre 1966 et 1986, la cérémonie tournait déjà entre ABC, CBS et NBC. Puis en 1987, un certain Fox, network alors balbutiant, a raflé l’exclusivité en surenchérissant largement sur les trois autres. Résultat : les audiences se sont effondrées.
Fox a gardé les Emmys jusqu’en 1992, avant qu’ABC ne récupère les droits pour quatre ans. Mais en 1995, l’accord a été annulé après que les concurrents ont refusé de soutenir une cérémonie diffusée sur une chaîne rivale. L’Academy a alors décidé de partager les Emmys entre les quatre grands networks, donnant naissance à la roue telle qu’on la connaît depuis. Une leçon d’histoire qui plane clairement au-dessus des négociations actuelles.
Petit détail savoureux au passage : en 2002, HBO avait tenté une offensive à 50 millions de dollars sur cinq ans. Un joli chèque, refusé sous la menace d’un boycott collectif des networks historiques. Vingt ans plus tard, c’est le streaming tout entier qui rafle la mise sans que personne n’ait vraiment le pouvoir de dire non.
Des audiences en berne, malgré tout
Il faut dire que les Emmys ne pèsent plus ce qu’ils pesaient. Le dernier passage au-dessus des 10 millions de téléspectateurs remonte à 2018. L’an dernier, la cérémonie sur CBS avait réuni 7,59 millions de spectateurs, son meilleur score depuis 2021, année où la chaîne avait déjà eu la cérémonie. Les chiffres de cette édition 2026 ne sont pas encore connus.
Dans ce contexte, l’Academy a aussi décidé de dégraisser le format : le conseil des gouverneurs a voté le déplacement de cinq catégories vers des cérémonies antérieures (scénario pour une série de variétés, second rôles dans une mini-série ou un téléfilm, réalisation et scénario pour mini-série ou téléfilm), histoire de libérer du temps pour d’autres éléments dans le télécast principal, généralement plombé par la distribution de 25 prix en une seule soirée.
Et les autres cérémonies Emmy dans tout ça ?
Alors que la TV Academy (basée sur la côte ouest) et la National Academy of Television Arts & Sciences (basée à New York) se rapprochent, une question reste en suspens : les cérémonies gérées par la NATAS — Daytime, News & Documentary, Children’s & Family et Sports — pourraient-elles, elles aussi, atterrir dans ce futur accord ? Les Daytime Emmys, pour rappel, n’ont plus de diffuseur depuis 2024. Un vide qu’un accord global pourrait bien combler.
Ce qu’il faut retenir
Mariska Hargitay a animé cette dernière édition diffusée en direct depuis le Peacock Theatre de Los Angeles, produite pour la quatrième fois consécutive par Jesse Collins Entertainment. Une page se tourne, littéralement : la prochaine cérémonie pourrait bien se dérouler exclusivement sur Prime Video, loin des chaînes qui ont fait vivre les Emmys pendant plus de sept décennies. Reste à savoir si l’histoire, qui a déjà vu ce pari coûter cher à l’Academy dans les années 80, ne finira pas par se répéter.

